Partir. Fuir. A la recherche de soi. De la tranquillité intérieure perdue depuis trois mois déjà. Trois mois, c’est long. Ça me
paraissait court trois mois plus tôt. Trois mois de solitude. D’envie de bouger les choses – à l’intérieur – mais rien n’y fait. Alors, je tente l’échappée belle, une parenthèse, pour voir si…
même si, au retour, rien n’aura changé. Parce que, cette fois, je ne pars pas pour toujours, comme d’habitude. Et, ça fait mal de savoir que je vais rester en ayant perdu le fil, ma stabilité
émotionnelle.
Parenthèse donc dans ma routine napolitaine. Naples, intéressante à vivre ; émotionnellement difficile, tu l’auras
compris. Pas facile d’avoir cru trouver sa place et d’y avoir été éjecté en cours de route. Bref… je pars, peu importe, j’ai besoin d’aller voir ailleurs si j’y suis. Destination Palermo, Sicile.
Je vais au plus économique. Sous un soleil infernal, je recherche ce fichu bateau. Je longe le port de long en large, demande aux gens… le voilà : majestueux. Je grimpe à bord, très en
avance ; seul passager arrivé. Bon, d’accord, j’ai trois heures d’avance, ça n’est pas une raison ! Trois heures d’ennui profond. Je repense à toi. Les lieux me ramènent à mes
souvenirs. Ce port où tu me lâchais la main. D’où je te laissais en repartant la tête basse et le cœur serré, compressé. Et, surtout, notre dernier instant intime, le temps d’un baiser volé sur
la joue et de tes dernières paroles énamourées, « mi manchi già ». Sourire et amertumes se confondent… enfin, le bateau se remplit, la
fumée s’échappe et me voilà à voguer sur les flots. Moi, sur le pont à regarder, sur fond de musiques mélancoliques, s’échapper Naples. De plus en plus petite. Le vent dans les cheveux, l’eau
brassée et un zeste de tristesse. Pas par sensation d’abandon. Juste ces mêmes pensées, toujours elles. A voir les vœux sans se réaliser. De retour
dans le salon, je tente – en vain – de noyer ma tristesse dans une birra. Ennui… et ce stupide pianiste – cliché La croisière s’amuse – qui prend son pied à en remettre une couche. Allez, une
dernière cigarette et je vais dormir.
Le premier jour. I feel emotional landscapes. Il est
six heures du matin. Premier café sur le pont. Le jour se lève timidement et, face à moi, la Sicile. Je suis secoué de tremblements : ce paysage m’interpelle. Il m’émeut profondément. Ce
n’est encore qu’une ombre dans l’horizon. Mais peu à peu, les contours de la ville se dessinent. Se font plus clairs. Et voilà Palerme qui se réveille. Premiers pas dans la ville. Les yeux qui
s’agitent dans tous les sens. Le cœur qui palpite d’émotions. C’est toujours une drôle de sensation que d’arriver sur un lieu inconnu. On tâte ici et là et, petit à petit, les repères se font
nôtres, les rues empruntées quinze fois n’ont plus de secrets. Alors, j’use de ma vieille tradition : me perdre dans les rues de la ville nouvelle. Palerme est merveilleuse. Loin du chaos
napolitain, Palerme inspire le respect. A commencer par les Palermitains, moins feints que les Napolitains, généreux et respectueux des autres et leur environnement. L’architecture de Palerme
oscille entre des images de villes kabouliennes et une richesse architecturale arabisante incroyable. La piazza Quatro Canti, la Cathédrale, la somptueuse Martorana et ses mosaïques improbables,
la piazza Marina et ses arbres sortis d’on ne sait où… des ruelles pour échapper aux touristes insupportables, le Mercato Ballaro’, le Giardino Inglese… Je parcours Palerme dans tous les sens,
m’arrêtant seulement pour manger un pane con milza en cours de route. L’après-midi touche à sa fin, je rentre me reposer et le sommeil l’emporte. Et, pendant ma trêve de pensées, les moustiques
me dévorent. Réveil vers 23h30. Une impression de déjà-vu occupe mes pensées. Répétition des choses qui s’agitent à l’intérieur, de ces mots qui ne demandent qu’à s’échapper de ma bouche mais que
je retiens prisonniers dans le silence, par pudeur. Parce que je sais déjà qu’ils ne te plairaient pas. Et j’ai peur de toi. There’s a liar in my head,
there’s a fifth upon my bed and the strangest thing is I cannot seem to get my eyes open. Cette peur, je la connais. Et, chaque jour, elle me pousse à me haïr un peu plus. Haïr la moindre de
mes paroles, le moindre de mes gestes, la moindre parcelle de mon corps. Ces pensées me rongent. Et toi, tu n’es pas là – tu n’es plus là – pour les
comprendre et les apaiser. Give me something to believe in. Tend-moi ta main, je la serrerai fort cette fois. Je ne tomberai pas. Cet instant me tue.
Alors, je fume une autre cigarette. Là-haut, les étoiles sont perchées. Je fais un vœu… Palerme, douce Palerme, vais-je abandonner ici ma peine ou n’es-tu qu’une parenthèse de morphine ? Tel
est pris qui croyait au bonheur.
Le deuxième jour. Repartir à zéro. En ordre, cette
fois. Guides et cartes en main, je me repère dans Palerme. J’observe ce que je ne voyais pas hier. Le quartier de la Kalsa, la Cala, le Capo. Des merveilles se cachent derrière les murs de la
vieille Palerme. Beaucoup d’églises et de palais. A l’heure de la sieste, la ville s’endort. Je vais lire quelques pages de Virginia Woolf près du port. Mon bain de soleil. Puis, passage obligé
au musée de la marionnette – mon unique dose culturelle payante du voyage – où m’attend un spectacle de pupi, les marionnettes siciliennes, assez surprenant. Vendredi soir. Hors de question de se
lamenter dans une chambre d’hôtel. Je file rejoindre une association qui propose une soirée dessins animés japonais, oui, ceux qui bercèrent notre enfance. Deux heures et demi plus tard (je ne
suis pas resté jusqu’au bout), je termine la soirée au Giardino Inglese où mon esprit engagé revient : concerts contre la mafia !! Instant agréable mais déjà le sommeil m’emporte loin.
Plus le temps de penser.
Le troisième jour. Réveil sur un rêve suspect de toi.
Just get the fuck out of my dreams. Et, c’est toi qui va occuper mes pensées pour le reste de la journées. Ni les charmes de Monreale, petit village
au dessus de Palerme, ni la sieste à l’Orto Botanico ne me changent les idées. Je suis déjà las de mon voyage. Je ressens une telle solitude. L’impression d’être dans un bunker de verre où
j’entends la vie tout autour de moi. La vie et l’ignorance des gens à mon égard. Il y a en moi ce surplus d’amour qui ne demande qu’à être déversé. Il était pour toi. Je ne sais plus trop quoi en
faire à présent. Il attend. Caché et silencieux. Et il me bouffe de l’intérieur. Dis, quand reviendras-tu, dis au moins le sais-tu, que tout le temps qui
passe ne se rattrape guère ; que tout le temps perdu ne se rattrape plus. La fanfare que j’entends de ma chambre secoue mes sentiments. Ceux que tu n’entends pas. Ou que tu fais
semblant de ne pas entendre. Aiuto. Nos silences me tuent. Ma solitude émotionnelle me pèse. Ce combat quotidien commence à me faire mal. Et, parce que je sais que le retour est proche, la
mélancolie s’est emparée de moi, à nouveau. Mon mal de vivre reste le même. Ennemi de soi-même, comment aimer les autres ? Sortie nocturne.
Palerme, en long, en large et en travers. Je piétine Palerme dans tous les sens. Et un sourire pointe sur mon visage. Je prends les meilleures poussières de toi pour m’en faire un sourire. Je
parcours la ville à m’en user les pieds. Ces lieux déjà familiers. Retour au Giardino Inglese pour d’autres concerts. Impossible de me concentrer sur le rythme. Juste sur mes souvenirs. Retour à
toi. Retour au lit. Derniers mots écrits ; mots salvateurs. Retour à moi.
Le quatrième jour. Réveil en bonne santé. Quelques
rêves étranges et érotico-scabreux. Mais je décidé de chasser la négativité par l’autodérision. Je laisse le passé redevenir le passé ; et l’avenir me surprendre. Dimanche, soit le jour
ennuyeux par excellence lorsqu’on est seul. Palerme, elle aussi, est seule, désertée. Alors, je m’en vais voir ailleurs si j’y suis, destination Mondello, la plage. Voilà où se cachent les
Palermitains le dimanche. Ils s’entassent comme du bétail humain sur le sable. Je me fond en eux. L’ambiance est à l’excitation pour eux. J’observe en m’isolant dans mon bunker musical. Le soleil
voilé brûle ce qu’il reste de moi. Je ne suis que feu désormais. Le phœnix qui renait de ses cendres. Evanescence de mon moi. Evanescence de l’instant. Catch me if you can catch a fire. Tel un
fantôme brûlé, je parcours Palerme. Je suis une procession religieuse avant de la quitter. De m’échapper dans ces rues à présent moins inconnues. Le soir, cinéma. Rires, larmes et happy end,
évidemment. Comme au cinéma. A la sortie, je remarque que nous sommes le premier juin. Et, soudain, je me rends compte de la portée symbolique de ce voyage. Neuf mois après mon arrivée. Six mois
après la naissance de sentiments nouveaux. Trois mois après la fin. Voilà, je suis né ; j’ai fini ma période de gestation. De tâtonnements. Toute la palette des émotions est passée. Ce
voyage signe ma mort. Et ma renaissance, en terres connues. Cette fois, je ne vais pas partir ou m’enfuir. Je vais affronter. Avec l’expérience du passé. J’ai changé. Il y a ces choses qui ne
changeront pas et celles qui changent, la vision d’une relation amoureuse par exemple. Ce voyage, inconsciemment symbolique, tel la traversée du Styx… mais sans se laisser engloutir par les
Enfers. Non, je reviens sur mes pas. Et je vais tâcher de faire mieux. Je reviens profondément changé. C’est mon happy end. Auguri. Même si tu t’en fous, ce n’est pas grave. Car, j’ai changé.
C’est maintenant que ça commence : ma vie.
Le cinquième jour. Derniers pas dans la città. Un
saut par la Zisa et je repasse par les endroits connus. Le temps file lentement. La dolce vita en somme. Souvenirs de Palerme qui s’élèvent dans le
ciel. Pas encore parti et déjà… je pense aux non-dits qui resteront à jamais des non-dits entre nous si tu ne fais pas le premier pas. C’est dommage. J’observe une dernière fois chaque
recoins de Palerme. Je me place sous la protection de Santa Rosalia, la protectrice de Palerme. Un ultime vœu avant que le bateau ne me ramène, que le vent m’emporte Dieu sait où. Naples se
dessine dans l’horizon matinal. Le voyage n’est plus qu’un souvenir. La parenthèse se referme. Ce que je suis est un va et vient constant. Mouvements d’humeurs, toujours eux. Come stai ? –
Non lo so. La parenthèse se referme. Je suis de retour. Et, toujours le manque. De toi, évidemment. Ne restent que ces quelques vers griffonnés sur un bout de papier :
Quand tu te réveilleras
Sur les docks de la douleur
Tu verras que nous avions là
Le soleil sur le bout de la
langue.
()
en conclusion